Histoire de l'art
Le secret des étoiles : la géométrie du monde islamique
Entre Cordoue et Samarcande, des motifs d'une précision vertigineuse recouvrent mosquées et palais. Derrière la beauté, des mathématiques d'orfèvre — et un coup de génie vieux de cinq siècles.
Par Vanoverberghe· 29 juillet 2026· 4 min de lecture

Des murs qui dépassent l'imagination
À l'Alhambra de Grenade, les murs semblent tissés : étoiles à huit branches, rubans entrelacés, mosaïques de zellige aux couleurs profondes. Du Maroc à l'Asie centrale, entre le VIIIe et le XVIIe siècle, l'ornement géométrique atteint dans le monde islamique une virtuosité inégalée. Ces motifs ne sont pas un simple décor : ils sont une pensée mise en forme.

Pourquoi la géométrie ?
Dans les espaces religieux, la représentation des êtres vivants est le plus souvent évitée — ce n'est pas une interdiction absolue : la figuration s'épanouit dans les manuscrits, les palais et les céramiques. La géométrie offre un autre chemin : évoquer le divin sans le représenter. Le motif se répète, se prolonge, paraît continuer au-delà du mur — une manière de suggérer l'infini et l'unité de la création.
Deux outils, une infinité de figures
Les artisans n'avaient guère plus que le compas, la règle et leurs gabarits. Tout part du cercle : on le divise, on y inscrit des polygones, on fait passer les lignes dessus, dessous, dessus. De cette discipline est né le girih — du persan « nœud » : un petit répertoire de pièces (décagone, pentagone, hexagone, nœud papillon, losange) dont l'assemblage engendre des compositions vertigineuses, transmises d'atelier en atelier.
Le coup de génie d'Ispahan
En 2007, deux physiciens, Peter Lu et Paul Steinhardt, examinent des photographies du sanctuaire de Darb-e Imam, à Ispahan, achevé en 1453. Leur verdict stupéfie les scientifiques : les motifs obéissent aux règles des pavages quasi cristallins — les mêmes mathématiques que les pavages de Penrose, formalisés… dans les années 1970, cinq siècles plus tard. Sans écrire les équations, les artisans médiévaux avaient trouvé des structures qui échappent à la répétition parfaite.
Apprendre à lire un motif
Trois pas suffisent. D'abord, repérez l'étoile — souvent à huit, dix ou douze branches. Ensuite, suivez un ruban de l'entrelacs : il passe dessus, dessous, dessus, comme un fil tissé. Enfin, reculez : un second niveau apparaît, grandes étoiles portées par le petit maillage. L'œil alterne entre les deux échelles, et le mur s'anime.
Où voir ces merveilles
L'Alhambra et la grande mosquée de Cordoue en Espagne, les médersas de Samarcande en Ouzbékistan, le sanctuaire de Darb-e Imam à Ispahan. Et sans quitter Paris : la Grande Mosquée et l'Institut du monde arabe, où la tradition reste vivante.
Pour aller plus loin — Le Rouleau de Topkapı (XVe siècle, palais de Topkapı, Istanbul) est l'un des rares cahiers de motifs d'atelier conservés : cent quatorze figures géométriques, publiées dans une édition de référence par le Getty. Et dès le Xe siècle, le mathématicien Abu al-Wafa al-Buzjani rédigeait un traité sur « les constructions géométriques nécessaires à l'artisan » — la preuve que géomètres et artisans travaillaient main dans la main.